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Pourquoi rencontrer des gens en ligne est un échec ?

Par Lucien Vérité · Subproject Zero

Le message est parti. Quelques minutes. Quelques heures. Parfois des jours. Puis, le silence. Encore un. L'icône de l'application brille toujours sur l'écran, prometteuse, mais la réalité reste la même : personne ne répond. Dix messages envoyés, une, peut-être deux lectures, et pas un mot en retour. Le "match" qui ne débouche sur rien. La conversation qui meurt avant même d'avoir commencé. Cette scène, beaucoup la connaissent. Elle génère une solitude particulière, celle qui naît de l'illusion d'être entouré.

On nous a vendu la connexion comme une évidence. La facilité de "faire des amis en ligne" ou de "rencontrer de nouvelles personnes" n'était qu'un algorithme loin. Quelle ironie. Plus nous cherchons, plus nous nous heurtons à un mur de verre. Le problème n'est pas votre personnalité. Il est dans la conception même de ces outils.

Pourquoi rencontrer des gens en ligne est un échec ?

Rencontrer des gens en ligne est un échec fréquent non pas à cause d'un manque d'intérêt ou de talent social, mais parce que la plupart des plateformes que nous utilisons ne sont pas conçues pour faciliter de véritables conversations. Elles sont optimisées pour le temps d'écran, l'engagement passif et la collecte de données, transformant la connexion en une marchandise plutôt qu'en une expérience authentique.

Le mirage de la conversation : quand les plateformes travaillent contre vous

Prenez Instagram, TikTok, ou même Facebook. Ces espaces sont des scènes, pas des salons. Les utilisateurs y présentent une version idéalisée d'eux-mêmes, cultivent une audience, accumulent des likes. Leur objectif n'est pas d'initier une conversation profonde avec un inconnu. Votre message direct, s'il parvient à traverser le filtre des "demandes de messages" souvent ignorées, n'est qu'une interruption, un bruit. Sur ces plateformes, l'algorithme récompense la performance, l'exposition, pas l'échange bilatéral. Le taux de réponse est brutal. Le "ghosting" n'est pas qu'une question de politesse individuelle ; c'est un effet secondaire logique d'un système où l'abondance de choix ne coûte rien, et où la valeur d'une interaction est diluée.

Les applications de rencontre ne sont guère différentes. Le "match" est le produit, l'apogée d'une interaction qui n'en est pas une. Une fois le match obtenu, l'incitation à la conversation s'estompe, remplacée par la dopamine du défilement des profils suivants. Le problème n'est pas que vous êtes ennuyeux ; c'est que l'application gagne de l'argent tant que vous êtes dans la boucle. Elle rationne délibérément les "likes" ou les fonctionnalités pour vous inciter à payer, ou simplement à rester plus longtemps, alimentant le mythe que la bonne personne est toujours juste derrière le prochain swipe. Une connexion réussie est une désinscription potentielle. Cela, les plateformes l'ont bien compris. Le véritable "engagement" pour elles, ce n'est pas une rencontre autour d'un café, mais des heures passées à scruter des visages sur un écran.

L'algorithme : votre seul ami, son meilleur client

Qui profite de cette quête incessante, de ces messages restés lettres mortes ? Les géants du numérique. Chaque seconde passée à espérer une réponse, chaque profil consulté, chaque clic est une donnée. Une information sur vos désirs, vos frustrations, vos habitudes. Cette métadonnée, associée à la surveillance constante de votre activité, nourrit des modèles d'intelligence artificielle toujours plus sophistiqués. Elle est revendue, exploitée, transformée en publicité ciblée. Meta, par exemple, a généré un chiffre d'affaires colossal de 134,9 milliards de dollars en 2023, en partie grâce à cette ingénierie de l'attention et à notre quête insatisfaite de connexion.

L'algorithme n'est pas votre entremetteur. C'est un gardien de prison, qui vous propose constamment de nouvelles fenêtres, mais jamais la clé pour sortir. Il vous maintient dans un état de "dette d'attention", où le volume de messages ignorés ou de "matches" silencieux crée un besoin perpétuel de chercher encore et encore. Il n'a aucun intérêt à ce que vous résolviez votre problème de solitude ; son modèle économique repose sur son maintien.

Que faire de cette solitude numérique ?

Face à ce constat, le sentiment de solitude numérique est plus qu'un simple état d'âme ; c'est une conséquence du design. Mais comment en sortir ? Si les plateformes actuelles sont des scènes où chacun joue un rôle, ce qu'il nous faut, c'est une pièce. Un lieu où tous les présents sont là avec la même intention : échanger, discuter, rencontrer. Un espace dénué d'algorithmes cherchant à monétiser chaque interaction, sans filtre de popularité, sans dossiers de "demandes" cachées que personne n'ouvre. Un endroit où l'on vient pour parler, pas pour être regardé, jugé ou "matché".

Un tel lieu ne dépendrait pas de la performance individuelle, mais de l'intention collective. L'idée serait simple : chaque personne présente est là pour engager une vraie conversation, non pour accumuler des likes ou défiler à l'infini. Les messages auto-destructeurs pourraient y assurer qu'aucune surveillance ou stockage de métadonnées ne transforme l'échange en un produit. Des messageries avec chiffrement de bout en bout sont essentielles, mais même elles échouent si le lieu est par essence une place publique pour la performance et non un salon privé pour l'échange.

Ces mécanismes d'exploitation sont omniprésents. Ils expliquent pourquoi nos tentatives de "faire des amis en tant qu'adulte" ou de trouver une véritable conversation sont si souvent frustrées. Le problème, ce n'est pas vous. C'est l'outil. Mais alors, où se trouve le salon, quand le monde entier semble n'être qu'une scène ?

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