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Telegram partage-t-il les données avec les gouvernements ?

Par Lucien Vérité · Subproject Zero

108 utilisateurs. C'est le nombre de comptes pour lesquels Telegram, avant septembre 2024, avait accepté de divulguer des informations aux autorités, et uniquement dans des cas extrêmes de terrorisme. Un chiffre dérisoire, brandi comme un trophée d'imperméabilité.

Aujourd'hui, l'histoire est différente. La réalité numérique évolue plus vite que nos certitudes. La mémoire des plateformes est longue. La nôtre, parfois, un peu courte.

En bref

Le rêve d'une messagerie intouchable s'est heurté à la dure loi des États. Telegram, comme d'autres, a dû adapter sa politique. Les détails sont cruciaux : il ne s'agit pas de contenu de messages, mais d'une brèche significative dans l'anonymat, le vrai talon d'Achille des « dictateurs numériques ».

Telegram partage-t-il les données avec les gouvernements ?

Oui, Telegram partage désormais certaines données avec les autorités gouvernementales, mais uniquement sous des conditions strictes et pour des types d'informations spécifiques. Cette politique a évolué de manière significative en septembre 2024, suite à l'arrestation de son fondateur Pavel Durov.

Pendant des années, Telegram a cultivé une image de forteresse imprenable, ne coopérant qu'avec réticence, et seulement pour des affaires de terrorisme avérées. Les données, très limitées, concernaient alors, selon les propres chiffres de la plateforme, 108 utilisateurs dans toute son histoire. Une résistance quasi héroïque, ou une posture marketing habile, c'est selon.

Depuis le changement de politique de septembre 2024, la donne a changé. Telegram coopère maintenant avec les autorités en divulguant l'adresse IP et le numéro de téléphone d'un utilisateur, à condition de recevoir une ordonnance judiciaire valide émise pour un crime qui enfreint les conditions d'utilisation de Telegram. Le contenu de vos messages chiffrés de bout en bout reste, en théorie, hors de portée. Mais l'identité et la localisation, ces balises silencieuses de notre ère numérique, ne le sont plus. Les requêtes acceptées ont, depuis, fortement augmenté.

« Chiffré de bout en bout » : un bouclier suffisant ?

Le chiffrement de bout en bout est la promesse de l'inviolabilité. Vos messages sont une boîte noire, qu'aucun serveur ne peut ouvrir. WhatsApp le propose par défaut pour ses messages. Les « discussions secrètes » de Telegram aussi. C'est une vérité technologique, solide. Pourtant, elle masque une autre réalité, plus dérangeante.

Le chiffrement protège le contenu . Il ne protège presque jamais les métadonnées . Qui a parlé à qui ? Quand ? À quelle fréquence ? D'où ? Des informations en apparence anodines. Mais pour un État en quête de contrôle, ces « miettes » suffisent souvent à reconstituer des réseaux, anticiper des mouvements, identifier des relations. Une cartographie des liens sociaux, sans jamais lire un mot. Le dictateur numérique n'a pas besoin de vos secrets ; il a besoin de votre organigramme.

De plus, la protection s'arrête là où la sauvegarde commence. Les sauvegardes cloud de WhatsApp, par exemple, ne sont pas chiffrées de bout en bout par défaut. Vos conversations, si sécurisées pendant le transit, dorment nues sur les serveurs de Google Drive ou iCloud. Une archive, un trésor pour qui sait le trouver.

Effacer un message, c'est le faire disparaître ?

La fonction « supprimer pour tous » est un mythe moderne. Un clic, et la conscience est apaisée. Le message a disparu. Du moins, de votre écran. Et de celui du destinataire, souvent. Mais la réalité est plus complexe, plus persistante.

Un message supprimé peut rester sur l'appareil du destinataire si celui-ci n'a pas mis à jour son application ou s'il en a fait une capture d'écran. Il peut aussi, en ce qui concerne WhatsApp, exister encore dans une sauvegarde cloud non chiffrée. Et même sur les serveurs de la messagerie, si le message n'a jamais été délivré, il y est conservé, chiffré, pendant 30 jours avant d'être effacé. Effacer, ce n'est donc pas toujours effacer. C'est parfois juste le cacher. La mémoire numérique, comme la conscience, a ses recoins et ses oublis sélectifs.

Ce que vous pouvez faire face à la surveillance numérique

Face à ces réalités, des actions concrètes existent pour reprendre un peu de contrôle sur votre empreinte numérique. Le désespoir n'est pas une option, la vigilance l'est.

  1. Activez le chiffrement de bout en bout pour les sauvegardes : Si vous utilisez WhatsApp, allez dans Réglages > Discussions > Sauvegarde discussions > Sauvegarde chiffrée de bout en bout et activez-la. Attention : cette action n'efface pas les sauvegardes non chiffrées déjà présentes sur Google Drive ou iCloud. Vous devrez les supprimer manuellement via les paramètres de ces services pour garantir leur disparition.
  2. Optez pour des messageries sans numéro de téléphone : Privilégiez les plateformes qui ne requièrent pas votre numéro de téléphone pour l'inscription. Cela réduit un point de connexion direct entre votre identité réelle et votre activité en ligne.
  3. Questionnez la rétention des données : Demandez-vous combien de temps une messagerie conserve vos messages sur ses serveurs, même chiffrés. Une plateforme qui ne retient rien après la livraison est un atout majeur pour l'éphémérité.
  4. Prudence avec la traduction automatique externe : Si vous échangez des messages sensibles dans une autre langue, évitez de copier-coller ces conversations dans des services de traduction généralistes. Vous confiez alors un contenu privé à un tiers, qui peut l'archiver ou l'utiliser à ses propres fins.

Ce qu'il faut retenir

  • Telegram partage IP et numéro de téléphone sous ordonnance judiciaire depuis septembre 2024.
  • Le chiffrement protège le contenu, mais pas les métadonnées ni les sauvegardes non sécurisées.
  • La suppression d'un message ne garantit pas son effacement définitif partout.
  • Vos vieilles sauvegardes cloud non chiffrées de WhatsApp doivent être supprimées manuellement.

Les étapes permettent de colmater les brèches. Mais elles ne résolvent pas le problème fondamental : la plupart des plateformes sont des machines à retenir, conçues pour accumuler des données, qu'elles soient ou non exploitées immédiatement. Vos messages persistent, dans un recoin de sauvegarde, une métadonnée oubliée, ou un serveur étranger. Une messagerie qui ne stockerait absolument rien sur ses serveurs, effaçant systématiquement chaque message après un délai fixe et court, sans choix ni option, c'est le principe qui ferait enfin de l'oubli une réalité numérique. Une plateforme où les conversations sont conçues pour être véritablement éphémères, sans compromis sur la confidentialité du contenu ni la trace laissée.

Dans un monde où l'éphémère est une exception, et non la règle, qui se soucie encore d'oublier ?

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